
Depuis des années, Avi Mograbi poursuit une œuvre sans concession faites de documentaires où il paie souvent de sa personne pour remettre en question les grands mythes fondateurs de son pays.
Avec Entre les frontières, le documentariste s’attaque cette fois au sort qu’Israël réserve aux migrants fuyant des conflits ou des régimes sanguinaires. Venus principalement du Soudan ou d’Erythrée, ces derniers ne peuvent être renvoyés chez eux. Considérés comme de dangereux infiltrés, ils sont maintenus dans une zone de non-droit, sans statut ni perspective d’intégration.
Quel est le statut actuel de ces migrants ?
Israël est signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. Non seulement il l’a signé, mais il a activement participé à sa mise en forme car, en 1951, les Juifs étaient hélas les mieux placés pour savoir ce que signifiait être réfugié. Quoi de plus logique que l’Etat israélien se soit senti particulièrement concerné par cette question à une époque où la plupart des réfugiés dans le monde étaient juifs ?
Le problème auquel le gouvernement de l’époque n’avait pas songé c’est que cette Convention s’applique de manière universelle, et non pas seulement aux Juifs. Près de soixante-dix ans après, voilà Israël bien embarrassé de devoir appliquer cette Convention aux demandeurs d’asile non juifs… Nos dirigeants ne montrent aucune empathie envers eux, rien qui trahisse le moindre souvenir de ce que c’est que d’être persécuté, de devoir fuir au péril de sa vie, de se retrouver sans statut et de demander refuge. A croire qu’ils ne veulent pas se souvenir…
Impossible d’oublier pourtant…
Bien sûr qu’ils n’ont pas oublié. Mais oublier qu’ils se souviennent, ça les arrange. Tout le concept de l’Etat hébreu repose sur une population juive dominante. Ce pays se définit officiellement comme « juif démocratique » mais où est la démocratie quand la préoccupation principale des autorités est d’assurer la domination démographique des Juifs dans l’Etat, où tout est fait pour privilégier les citoyens juifs sur les Arabes israéliens par exemple ? Pourquoi l’Etat d’Israël n’annexe-t-il pas les territoires palestiniens occupés ? Parce que ce serait la fin de l’Etat juif, avec une majorité d’Arabes en son sein !
La « menace démographique » est l’une des pires hantises de mes concitoyens… C’est une menace sans visage car, par définition, elle implique que tout ce qui n’est pas juif constitue une menace potentielle. Imaginez qu’on renverse la proposition et qu’on dise : tout ce qui est juif est une menace… Israël est un pays raciste où la question de la pureté de la race est sans cesse posée.
Accepter de donner un vrai statut à ces réfugiés africains, c’est prendre le risque qu’ils restent s’installer chez nous. En effet, à moins que la situation ne s’améliore comme par miracle au Soudan, ils feront leur vie en Israël. Ils tomberont amoureux d’Israéliennes, ils auront des enfants… Ces enfants seront des métisses et dans mon pays, c’est un problème.
Télérama