«En France, la lutte contre l’islamophobie souffre d’un manque de légitimité»

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Le sociologue Marwan Mohammed détaille les contours de cette forme de racisme qui consiste, dit-il, à essentialiser une population.

Si le mot « islamophobie » est couramment utilisé dans les instances internationales, il est contesté en France. Analyse d’un concept controversé avec le sociologue Marwan Mohammed, chercheur CNRS (Centre Maurice-Halbwachs), coauteur avec Abdellali ­Hajjat d’Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le problème musulman (La Découverte, 2013).

Comment définissez-vous l’islamophobie ?

Marwan Mohammed.- Comme la construction d’une altérité musulmane essentialisée et infériorisée, dotée de caractéristiques figées. C’est sur cette base que se déploient les discours islamophobes qui sont des discours racistes.

D’où vient ce terme ?

Avec le politiste Abdellali Hajjat, nous avons étudié l’origine, la trajectoire et les usages du mot « islamophobie ». Contrairement à ce qu’ont avancé, dès 2003, les essayistes Caroline Fourest et Pascal Bru­ckner, ce n’est pas un terme inventé par les mollahs iraniens à la fin des années 1970. Ce n’est pas non plus, comme le prétend le politologue Gilles ­Kepel, un mot que les Frères musulmans ont créé dans les années 1990.

Cette notion date du début du XXe siècle, et provient d’un groupe d’« administrateurs-ethnologues » français spécialistes de l’islam ouest-africain. Dès 1910, ils s’inquiètent de cette « islamophobie », car l’administration coloniale affiche une ignorante hostilité à l’encontre des musulmans et de leur religion, ce qui risque de fragiliser la domination française.

Peut-on critiquer l’islam sans être qualifié ­d’islamophobe ?

Il faut effectivement être attentif : le mot islamophobie ne doit pas servir à interdire la critique de l’islam, de ses dogmes, de ses manifestations sociales ou des idéologies qui s’en réclament.

Certains intellectuels, comme Caroline Fourest ou Alain Finkielkraut, estiment pourtant que ce terme empêche la libre critique de l’intégrisme islamiste…

Que faut-il répondre à des personnalités qui affirment dans la presse, à la radio et à la télévision, tout au long de l’année, qu’ils ne peuvent faire… ce qu’ils font tout le temps ? Que faut-il répondre à une polémiste qui a fait carrière sur le thème du péril intégriste tout en prétendant qu’elle ne peut pas en parler ? Au-delà de ces postures, la critique de l’islam politique ou du rigorisme religieux est libre, et ne relève évidemment pas de l’islamophobie. C’est même en France une sorte de sport national, une obsession quotidienne qui n’est soumise à aucune censure – bien au contraire.

Y a-t-il, en France, un héritage arabophobe qui expliquerait, selon vous, la montée de l’islamophobie ?

Tous les musulmans ne sont pas arabes et tous les Arabes ne sont pas musulmans. Cela étant, il est clair que l’islamophobie et le racisme antiarabe sont intimement liés : la figure du « musulman » incarne la même fonction repoussoir que celles, hier, de l’indigène ou de l’immigré. L’islamophobie contemporaine s’inscrit dans une séquence historique post­coloniale marquée par un contentieux toujours vivace. Il n’y a qu’à voir comment, à travers Eric ­Zemmour, Robert Ménard et bien d’autres, les cicatrices algériennes continuent de hanter le débat public et la société française. Historiquement, le racisme antiarabe a d’ailleurs souvent emprunté la voie de la disqualification religieuse.

L’islamophobie est-elle un racisme comme les autres ?

Oui et non. Oui, dans la mesure où l’islamophobie, comme toutes les formes de racisme, se compose des mêmes ingrédients : essentialisation, infériorisation, exclusion – elle est d’ailleurs réprimée par les mêmes lois. Non, dans la mesure où, en France, la lutte contre l’islamophobie souffre d’un manque de légitimité.

Politiquement, l’islamité comme motif de discrimination ne fait pas le poids face à la thèse de l’islamité comme menace. Certaines discriminations, hier punies par le droit, sont devenues légales : le législateur étend régulièrement le devoir de neutralité religieuse à des espaces et pour des personnes qui n’étaient pas concernés par la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905. Sans compter l’islamophobie qui émanerait, selon de nombreuses victimes, de services publics.

Quelle est la base sociale de l’islamophobie ?

Idéologiquement, elle est très large. A droite, elle repose sur un pilier suprémaciste et xénophobe attaché à une conception raciale, blanche et catholique de l’identité nationale. A gauche s’affirme un autre hégémonisme : il est incarné par un républicanisme assimilationniste, et par le durcissement d’un discours laïcard hostile à toute visibilité religieuse – surtout musulmane – dans l’espace public. Il faut ajouter à ces deux formes d’islamophobie une frange de l’anticléricalisme qui confond l’opposition aux pouvoirs religieux et le rejet des fidèles. Sans parler, sur un plan géopolitique, du rôle actif joué par des personnalités et des organisations très liées aux intérêts du gouvernement israélien.

Quelles conséquences ont les discours stigmatisant l’islam prononcés par des responsables ­politiques ou des intellectuels ?

Les discours publics, surtout s’ils sont hégémoniques, ont un pouvoir de cadrage des débats et de structuration des opinions. Or, les discours islamophobes sont devenus dominants : un certain nombre de précautions rhétoriques et de digues idéologiques qui structuraient les échanges parmi les élites médiatisées se sont effondrées. Ces discours peuvent même offrir une légitimation à des passages à l’acte islamophobes.

Pourquoi ces digues ont-elles sauté ?

La présence musulmane, essentialisée et homogénéisée, a tour à tour été construite comme une menace pour la République, ses valeurs, l’égalité entre les sexes, la sécurité, la laïcité, « l’identité nationale », ou bien pour la solidarité d’une classe ouvrière idéalisée. Réduire les dysfonctionnements du pays à l’altérité musulmane permet à de nombreuses franges de la société et du monde politique de se déresponsabiliser. Lorsque l’on s’affranchit de la réalité sociologique – fragmentée, nuancée et complexe – sur le fait musulman, celle que décrivent les sciences sociales ou le journalisme de qualité, tous les mythes, toutes les hystéries, toutes les haines peuvent trouver place dans le débat public.

A force de diffuser l’idée d’une menace intérieure omniprésente et conquérante, chaque signe d’islamité est interprété comme une avancée de « l’islam politique », que ce soit le voile, le « burkini », la barbe ou la volonté de ne pas manger de porc à la cantine. Cette culture du soupçon a envahi toutes les sphères de la vie sociale et les attentats qui nous ont frappés n’ont fait que la renforcer.

Vous affirmez, dans l’ouvrage « Islamophobie », que les élites françaises ont « fabriqué le problème musulman ». Que voulez-vous dire ?

Il n’y a aucun « problème public » qui ne soit le produit d’une construction médiatique, politique et idéologique. Si le port du burkini – tout à fait légal par ailleurs – en est devenu un, ce n’est pas parce qu’il est par nature plus important que d’autres événements du mois d’août, comme les 302 morts sur les routes ou les 50 200 demandeurs d’emploi supplémentaires.

C’est parce qu’il y a une convergence, non concertée, dans un contexte donné, entre différentes franges des élites pour en faire un problème public. Cela ne veut pas dire que la présence musulmane ne pose aucun problème concret. Les violences meurtrières commises au nom de l’islam, les théologies qui les encouragent, tout comme la gestion pratique du culte et des demandes confessionnelles, sont des enjeux bien réels qui méritent évidemment débat et gestion publics.

Quelle analyse faites-vous de la réception des discours islamophobes par les musulmans de France ?

Les discours islamophobes affectent beaucoup les Français de confession musulmane ou présumés tels. Ils sont nombreux à se demander si l’herbe est plus verte ailleurs. Mais ils sont avant tout conscients qu’il va falloir affronter politiquement un avenir immédiat plus qu’inquiétant, car la teneur des débats actuels nous éloigne de solutions politiques égalitaires et inclusives.

Les discours islamophobes préoccupent également ceux qui sont attachés à la France des libertés fondamentales et du principe d’égalité. Ils inquiètent enfin tous ceux qui pensent que, derrière l’islamophobie, c’est le racisme, l’intolérance et la brutalité qui progressent.

Sans une issue politique, de nombreux musulmans s’inquiètent en outre d’éventuels débouchés violents. Les rares travaux empiriques sérieux montrent que l’islamophobie au niveau national ainsi que le ressentiment généré depuis des décennies par la domination occidentale dans le monde musulman sont des composants essentiels – même si ce ne sont pas les seuls – de la propagande des terroristes.

Le Monde

 

4 réflexions sur “«En France, la lutte contre l’islamophobie souffre d’un manque de légitimité»

    • Effectivement je n’ai compris pourquoi on peut etre islamophobe, christianophobe mais pas judéophobe.
      Pour moi, des individus qui ont cette posture sont incohérents, je n’attache pas d’interet à ce qu’ils disent.
      Il faut qu’un individu est un minimum de cohérence pour que l’on puisse lui accorder du crédit.

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  1. Qu’est ce que l’islam politique ou le judaisme politique ont a voir avec les citoyens français par exemple.
    Il n’existe pas de partis politiques musulmans et juifs en France.
    En France il n’y a un parti chrétien, mais d’aucune autre religion.
    Je ne vois pas en quoi un citoyen français peut etre concerné par des parti politico religieux marocain, libanais, iranien……etc
    C’est le role des chefs d’Etats d’en discuter, c’est à notre gouvernement de le faire, pas à nous autres citoyens.
    D’ailleurs ils ne le font pas. je me demande à quoi rime ce type de discours donc.

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  2. Je pense de l’islamophobie, judéophobie, christianophobie que contrairement à ce que l’on croit, elles ne desservent pas les adeptes de ces religions mais tout le contraire.
    Admettons que l’on interdise de lutter contre, comme c’est le cas pour l’islamophobie ou l’on se tate, certains prétendant que ça n’existe pas en avançant leurs arguments.
    Il faut savoir se rendre compte aussi, que l’on peut avoir tout interet à etre pour.
    L’islamophobie, ne stigmatise pas ceux qui en sont victimes. elle stigmatise leurs auteurs.
    Si l’on ne peut pas lutter contre, faire tout le contraire, etre pour, ça revient au meme.
    On peut avoir tout interet à etre pour.
    Tu n’as pas à meme à faire l’effort de lutter en plus, juste à etre spectateur. Et si tu es vicieux, l’amplifier, apporter ta pierre à l’édifice.
    Pour moi etre islamophobe, judéophobe, ou autre phobe, c’est synonyme d’arriéré, anormal.
    Il y a quelques années, sur un forum tout à fait traditionnel ou j’avais l’habitude de passer,, il y avait eu un article sur les Roms.
    Il n’y avait que des commentaires haineux à leur endroit, j’étais le seul à prendre leur défense, des dizaines de commentaires humiliant, affreux. Pas un seul ne leur était favorable, j’étais le seul à prendre leur défense.
    Certains de mes commentaires qui les défendait ne passaient pas. J’y avais passé longtemps, je voulais répondre à chacun d’eux.
    Mais la plupart de mes commentaires n’étaient pas publiés.
    Des réponses abjectes l’étaient, et certaines des miennes tout à fait convenables ne l’étaient pas.
    Ca m’a choqué. Preuve en est je m’en souviens. Vraiment j’ai été choqué. Je ne l’oublierais jamais; Pourquoi je n’en sais rien. C’est absurde. Mais j’ai été choqué.
    Je n’avais pas oublié ce jour là quand il m’était arrivé de retourner sur ce site. Je n’y postais que des commentaires neuneu, pour le salir en souvenir de ce jour là. Je n’y mettais que des trucs complètement abrutis.
    C’est absurde, mais pour moi, ce site, c’était ça. Je ne le voyais que comme ça.

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