Valentine Zuber : «Le laïcisme tend à amoindrir nos libertés»

Universitaire, historienne, directrice d’Etude à l’Ecole pratique des hautes études et auteur de Le culte des droits de l’homme (Gallimard), Valentine Zuber sera présente au Collège des bernardins le 8 avril dans le cadre d’une conférence sur la «Transmission religieuse en Méditerranée» au Collège des bernardins le 8 avril. Zaman France l’a interrogé sur le durcissement d’une partie de la gauche sur la question laïque observée dernièrement au sein du mouvement du Printemps républicain.
Comment comprendre ce durcissement idéologique d’une partie de la gauche observé au sein du mouvement du Printemps républicain qui n’hésite plus à promouvoir l’interdiction de mères voilées à des sorties scolaires ou qui, à l’instar de Élisabeth Badinter, appelle à ne plus avoir peur d’être taxé d’islamophobe ?
Il y a toujours eu deux compréhensions du rapport à la religion dans la gauche républicaine dès la fin du 19es. En premier lieu, au moment de la discussion sur la loi de 1905. Une partie des Républicains de gauche comme Émile Combes étaient favorables à une prééminence de l’État sur les religions, comprise au sens précis d’un contrôle de l’État sur les religions. Cette partie de la gauche diffusait des discours anticatholiques et anticléricaux dans une perspective gallicane et sur la base du slogan voltairien «Écrasons l’infâme», pouvant aller jusqu’à l’interdiction du religieux.
Le religieux était à leurs yeux dangereux politiquement et il fallait donc l’encadrer par la loi comme la loi sur les congrégations en a offert un exemple. Une autre partie de la gauche, plus conciliante, est dans l’apaisement depuis l’affaire Dreyfus et les lois combistes. Il fallait, selon elle, aboutir à une paix entre l’Église et l’État. Jean Jaurès, Aristide Briand, Ferdinand Buisson, sont des personnalités de la IIIe république qui s’inscrivent dans cette philosophie laïque qui s’était incarnée dans un texte d’apaisement, le pacte laïque.
C’est leur vision qui l’a d’ailleurs emporté avec la loi de 1905 qui promeut la liberté religieuse tout en séparant les deux ordres de l’Église et de l’État. Il y a toujours eu une gauche anticléricale qui voyait la religion comme hostile au progrès et une autre favorable aux libertés religieuses. Au moment de 1905, il y a eu un affrontement très vif là-dessus. C’est cette fracture qui renaît actuellement. La réactivation a été faite autour de la visibilité du voile et des attentats. Les partisans de la laïcité d’apaisement sont taxé de ventre mou.
Laquelle de ces tendances est aujourd’hui prédominante au sein de la gauche et du Parti socialiste ?
En fait, il y a une différence notable entre le bruit des uns et des autres et leurs représentativité. Les tenants d’une laïcité dure, d’un certain laïcisme sont plus bruyants que les autres en faisant appel à des procédés rhétoriques démagogues. Patrick Kessel du Comité laïcité république a dernièrement tenu un discours violent en évoquant des méthodes dignes des procès de Moscou à propos de Jean-Louis Bianco, le président de l’Observatoire de la laïcité. Il le taxe de communautariste alors que lui serait universaliste.
A propos de la laïcité, on ne sait plus très bien à quel saint se vouer, tant les définitions se sont multiplié ces dernières années ?
On peut clarifier cela. La laïcité est un principe juridico-politique destiné à réguler l’État de droit et les mouvements religieux et qui a pris une forme précise en France.. Ce qui est en cause dans ce débat c’est la laïcité philosophique qui devient une idéologie car seul l’État doit être laïque. Les adeptes du laïcisme défendent une laïcité «valeur» de la République qui prétend s’imposer à la société et aux personnes. Ceux qui se prétendent des laïcs purs considèrent que la laïcité est en danger. Ils ne pensent pas à la laïcité de l’État mais à l’expression de la religion dans l’espace publique et à l’islam bien entendu. Cette laïcité radicale, qui prétend s’appliquer aux personnes individuelles, est une laïcité qui tend à amoindrir nos libertés.
Cette ligne laïciste ne sépare plus la gauche socialiste de mouvement politique comme Les républicains ou le Front national. La tradition de la gauche laïque à la Jules Ferry a-t-elle disparu ?
Non et Jean Louis Bianco en est un excellent exemple. Il aurait été seul dans son camp s’il avait été démis, même si ses soutiens ne se sont peut-être pas exprimés assez forts ou n’auront pas été repris toujours par la presse. Une partie de la gauche est aux côtés de Bianco. Il a été soutenu sans réserve par les universitaires qui travaillent sur ce sujet, très loin des discours du comité Laïcité république qui flirtent avec l’instrumentalisation qui en a été faite par le FN.