La Suisse est-elle raciste envers les migrants Français ?

Marie Maurisse est une journaliste française installée en Suisse depuis 2008. Elle vient de publier un livre sur les différences culturelles entre les Suisses et les Français. Selon elle, la vie sur place frôle parfois le cauchemar.

A boy dressed in traditional a costume waves a Swiss flag during the official ceremonial act at the 28th Federal Yodelling Festival in Interlaken

La Suisse est devenue la première terre d’immigration du peuple français. Ils sont près de 400 000 à travailler en Suisse, et 200 000 à y vivre. Si bien que notre pays abrite la plus grande communauté française, hors du territoire, devant celle de New York ou de Pékin. En période de marasme économique, la Confédération leur apparaît comme un nouvel eldorado. Marie Maurisse, correspondante en Suisse pour Le Monde, et collaboratrice de L’Hebdo, a écrit une enquête fouillée pour leur dessiller les yeux.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Pour digérer ces sept ans passés en Suisse. Je suis arrivée au bout d’un cycle d’acculturation. Aujourd’hui, je m’y sens chez moi. Mais cela n’a pas toujours été facile. Ce livre m’a permis de tirer des leçons, de prendre du recul. Et cela me tenait à cœur de raconter la vraie vie des Français venus en Suisse pour des raisons économiques, et qui sont victimes de discrimination.

Justement, à vous lire, les immigrés français seraient l’objet d’incivilités et de racisme en Suisse.

J’ai pu observer que de plus en plus de Français voulaient venir en Suisse, qu’ils considéraient comme un eldorado. Et j’ai constaté le rejet parfois assez fort de la part des Suisses.

Il y a peu d’études sur le sujet. Cela me semblait important de dire aux Suisses : attention ! Le discours antifrançais n’est pas différent d’un discours antiarabe ou antichinois. Il faut être prudent avec ce genre d’approche, même si c’est formulé sur le ton de l’humour.

Quand on dit qu’on est français, on nous soupçonne aussitôt d’aller faire nos courses en France voisine, de compter nos sous… (soupir), c’est pénible. Le Français qui vient ici pour travailler met le poing dans la poche. Il est déjà perçu comme un « emmerdeur ».

Vous écrivez que les Français sont en Suisse ce que les Roms sont en Italie…

Oui, le Français est le bouc émissaire du Suisse. Cela peut aller de la taquinerie au véritable agacement, jusqu’à l’agressivité. Pour moi, c’est du racisme. Plus généralement, l’étranger est un sujet problématique pour la Suisse, aujourd’hui. Mais rares sont les gens qui s’en offusquent publiquement. On laisse l’agacement s’exprimer librement, y compris par rapport au Français. Je n’aimerais pas donner de leçons, la France non plus n’est pas exemplaire dans le domaine… Mais il faudrait que la Suisse, pourtant multiculturelle, admette qu’elle a un problème avec ses étrangers.

Ce racisme a pu aller jusqu’au meurtre. Vous revenez ainsi sur un fait divers genevois, l’assassinat d’Alexandre Gatti, que vous vous gardez d’ailleurs pudiquement de nommer dans le livre.

Oui. C’est le cas de ce Lyonnais, cadre des transports publics genevois assassiné par un partisan du MCG. Le chapitre qui lui est consacré est pour moi le plus important du livre. Je voulais montrer que le racisme ambiant peut parfois déboucher sur quelque chose de plus violent. Mais il n’y a pas beaucoup d’exemples. La Suisse, ce n’est pas non plus le Ku Klux Klan ! Toutefois, sous ses dehors tranquilles et paradisiaques, ce pays peut se révéler violent pour les immigrés français. Dans ce cas précis, on ne peut pas dire que ce soit un meurtre racial, et pourtant le contexte politique antifrontalier que l’on rencontre à Genève a beaucoup joué dans cette histoire.

Une étude existe, à ce propos, qui prouve que les employés français subissent plus d’incivilités dans les entreprises suisses que les autochtones. Le meurtrier, pour revenir à lui, a reçu de nombreuses lettres de soutien pour avoir abattu un frontalier.

Pensez-vous que c’est la première fois dans l’histoire que les Français se trouvent dans la position d’immigrants peu qualifiés ? Comme les Maghrébins qui immigrent en France…

Il me semble que c’est une première, en effet. Les Français ont émigré pendant la colonisation. Mais ils étaient en position de force. La France a changé et elle doit en prendre conscience. Il faut qu’elle réalise que certains de ses citoyens sont aujourd’hui obligés d’aller travailler en Suisse pour survivre. Longtemps, les migrants français qui venaient ici étaient des experts. Des chirurgiens, des ingénieurs, des professeurs d’université, etc. Ces dernières années, il y a eu un afflux de Français peu formés, voire pas formés, ou dans des branches dans lesquelles il existe une concurrence forte. Ces gens bossent, ils ne font pas semblant ! Ils sont moins payés que les Suisses, et en plus on les rabroue.

Courrier International

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